Qu’est ce qui compte vraiment ? C’était le thème choisi par l’Impact Tank pour sa quatrième édition du sommet de la mesure d’impact organisée ce 13 avril 2026 au Conseil Economique Social et Environnemental.

En ouverture, Tony Bernard, Directeur Général de l’Impact Tank rappelle les défis à relever pour aborder le monde qui vient, renforcer le lien social et le sentiment d’appartenance. Il regrette que trop d’initiatives locales qui fonctionnent restent cantonnées à leur territoire, faute de reconnaissance. Note de l’auteur : la base de données bonnes pratiques pro est un excellent moyen de les partager et les faire connaître !
Thierry Baudet, Président du Conseil Economique Social et Environnemental regrette que le PIB reste à ce jour le principal indicateur pour mesurer la richesse d’un pays. Il faudrait aussi prendre en compte le taux d’emploi, l’espérance de vie, le taux d’artificialisation des sols…Il nous faut chercher ensemble ce qui fait tenir une société. Et les 20 millions de bénévoles engagés dans l’ESS et le tissu associatif jouent pour cela un rôle important.
Réinventer les modalités de déploiement
Agnés Audier, Présidente de l’Impact Tank souligne que le monde est encore plus sous contrainte que lors des éditions précédentes de ce sommet. Les guerres, l’IA qui représente un danger encore plus grand pour les plus vulnérables, le croisement des courbes des naissances et des décès, le déficit public…Pour faire face à ces défis elle propose de sortir des silos qui limitent nos politiques sociales.

Elle cite l’exemple des pistes cyclables. Ces pistes ont un impact positif sur la santé. Mais le Ministère de la Santé ne participe pas à leur évolution. Elle invite à réinventer les modalités de déploiement de l’innovation sociale, à prévenir plutôt que guérir. Il faut entre autres agir contre les décrochages scolaires. Elle rappelle que le coût de chacun d’entre eux est évalué à 230.000 euros pour notre société.
Mieux allouer les ressources
Amélie de Montchalin est la nouvelle Première Présidente de la Cour des Comptes. Un des rôles de la cour est de redonner confiance aux contribuables sur la bonne allocation de nos ressources. Les prochains travaux vont porter sur l’équite inter générationnelle : comment investir pour la jeunesse tout en tenant des comptes des personnes âgées et de celles en situation de handicap. Il faut aussi penser au temps long, gérer les priorités entre les lois de programmation militaire et les investissements dans les infrastructures publiques.

Le rapport 2026 de la cour sur l’attractivité et la cohésion territoriale note des bonnes pratiques (par exemple le covoiturage) mais aussi des choses qui fonctionnent moins bien (le Pass Culture). Il faut aller vers une évaluation qualitative des politiques publiques et ne pas se contenter des chiffres. Pour cela la cour cherche à diversifier ses recrutements vers des personnes ayant une réelle expérience de terrain dans les entreprises, les associations. Car pour être efficace il faut bien connaître les textes, mais aussi le contexte des dispositifs évalués.
Les citoyens peuvent aussi maintenant proposer des axes de travail à la cour des comptes. C’est déjà le cas par exemple pour les gens du voyage ou le soutien public à la corrida.
Faut-il sortir de l’obsession du mesurable ?

La première table ronde, animée par Stéphanie Antoine, journaliste chez France 24, portait sur l’obsession du mesurable. Faut-il en sortir ? ou pas…
Réduire les incertitudes

Clément Beaune, Haut-Commissaire à la Stratégie et au Plan alerte sur le danger de ne plus distinguer les faits et les opinions. La mesure ne permet pas d’échapper à l’urgence mais elle facilite les prises de décisions sur le moyen et long terme. Le plan devrait être un réducteur d’incertitudes. Il faut rester attentif à l’acceptabilité sociale des solutions. Par exemple, les politiques de transport sont encore trop centrées sur le gain de temps. Mais qu’en est-il du confort et de la sécurité des passagers ?

Il n’y a pas de projets avec zéro inconvénient : une nouvelle ligne de chemin de fer met 25 ans à compenser son empreinte carbone. Il avoue sa déception de voir l’Europe détricoter ce qui a été fait pendant les années précédentes avec la remise en cause du pacte vert (sur ce sujet, voir aussi la prise de parole de Pascal Canfin sur le blog diag26000)
Gérer les risques

Nathalie Aubonnet est Directrice Assurance Inclusive, Prévention et Engagement chez Axa. Il est évidemment difficile de se passer du mesurable dans son domaine car la donnée est clé pour les assureurs et les actuaires. Il faut faire évoluer les contrats en prenant en compte les problématiques de la société. Axa l’a fait par exemple en assurant le relogement en cas de violence conjugale. Les arrêts de travail, en forte augmentation depuis 2019, influent aussi sur les tarifs proposés. Pour les dégâts climatiques, de l’ordre de 6 milliards d’euros en France, elle propose de multiplier les actions de sensibilisation et prévention, comme cela a été fait pour la sécurité routière. Le nombre de constructions en zone inondable est bien trop élevé.
Des alliances sur le long terme

Benoit Hamon, Président ESS France regrette que l’ESS soit perçue comme plus coûteuse que l’économie classique alors qu’elle est souvent plus efficace économiquement parlant. Nous sommes habitués dès notre plus jeune âge à la mesure, avec les notes attribuées à chaque élève. Il s’élève aussi contre le caractère quasi religieux de certains chiffres. Par exemple le seuil de 3% concernant le déficit public. Pour être efficaces, les politiques publiques reposent forcément sur des alliances. Il propose donc de se détacher des seuls chiffres pour construire des alliances sur le long terme. Car, pour Benoît Hamon, s’il est possible d’amener les entreprises à être coproductrices de l’intérêt général il ne faut pas par contre leur demander d’être responsables de son développement. D’où l’importance du tissu ESS qui a intégré la notion de bien commun bien avant la loi Pacte.
Un rapport de 1 à 10

Alexia Delahousse est Vice-Présidente en charge des affaires publiques et de l’ESG chez Qonto. Qonto a décidé d’investir du temps dans la CSRD avant que cela ne devienne obligatoire. Cela a permis de faire apparaître de nouveaux indicateurs, de découvrir des zones d’ombres dans la grille de rémunération. Une analyse plus fine des heures de formations en fonction des postes a aussi été lancée. Elle regrette que l’obligation CSRD ait été reportée de deux ans. D’après elle, il aurait été préférable de l’adapter en fonction du secteur, d’accepter que les jeunes entreprises puissent ne pas reporter sur certains des indicateurs. Elle accuse aussi certains acteurs du conseil de ne pas jouer le jeu. Ils cherchent trop souvent avant tout à augmenter leurs chiffres d’affaires. Car lorsque Qonto a lancé un appel d’offre pour être accompagné sur la CSRD, les offres reçues variaient d’un rapport 1 à 10 !
RSE et fonds publics

Hervé Fonta est le Président Fondateur de Meanings Capital Partners. Meanings Capital Partners investit dans des sociétés privées pour gérer des fonds publics, par exemple ceux de la Sécurité Sociale. Une stratégie forcément basée sur le temps long donc. Des indicateurs comme ceux fournis par le SBTI sont utiles aider à optimiser ses investissements. Il cite l’exemple d’une société qui amène 10.000 enfants handicapés à l’école mais en étant attentif à l’empreinte carbone des solutions retenues. Ou encore une société de livraison BtoB qui a mis en place une forte augmentation de ses tarifs pour limiter les risques pris par les livreurs sur leurs trajets de livraison.
Reculs mondiaux sur l’écologie. Les entreprises ont-elles beaucoup à perdre ?

La seconde table ronde, animée par Ludovic Desautez, journaliste à La Tribune, se penchait sur les reculs mondiaux concernant l’écologie et ce que les entreprises risquent d’y perdre.
Vinci propose la maîtrise d’usage

Isabelle Spiegel, Vice-Présidente de Vinci pour la partie environnement, indique que la crise renforce la cohérence entre souveraineté et économie bas carbone. Il faut communiquer sur l’innovation et l’efficacité. Chez Vinci on préfère parler de ciment bas carbone plutôt qu’utiliser un vocabulaire trop centré sur la RSE. Elle incite à raisonner sur l’utilité de ce que l’on est en train de faire. Elle propose même d’instaurer la notion de « maitrise d’usage » en plus de celles déjà bien connues de « maitre d’œuvre » et « maitre d’ouvrage ». La filiale Vinci Immobilier affiche un objectif de zéro artificialisation des sols pour ses futurs projets. Cela implique un changement de stratégie radical pour se concentrer sur les friches industrielles. Pour Isabelle Spiegel, cela continue à bouger dans le bon sens en matière d’écologie et pas seulement en Europe. Le Brésil a formalisé sa propre taxonomie. La Chine a repris une partie de la CSRD.
Orange veut développer la circularité

Jean-Benoit Besset est Directeur de la transition énergétique et environnementale dans le groupe Orange, un groupe dans lequel les engagements RSE sont d’après lui inébranlables. Le nouveau plan stratégique 2026 – 2030 « trust the future » vise ainsi une réduction de 45% des émissions de gaz à effet de serre. Cela concerne tous les pays. Par exemple, pour faire face au défi des coupures de courant en Afrique, le solaire est favorisé pour remplacer les groupes électrogènes. Les 40.000 fournisseurs du groupe Orange représentent 40% des émissions carbone du groupe Orange. 40 fournisseurs portent à eux seuls 60% de ces émissions. Il est important de discuter avec eux de leur stratégie de décarbonation, qu’ils utilisent ou pas la CSRD. L’argent n’a pas d’odeur, le carbone non plus.

Le groupe Orange travaille aussi sur la circularité pour mieux résister aux futurs chocs. En particulier sur le cuivre, il faut se préparer aux tensions qui vont apparaître lorsque ce métal ne sera plus disponible en aussi grande quantité qu’aujourd’hui. Il reconnait que Orange manque d’outils pour avancer sur la frugalité, gérer les objectifs carbones en même temps que les objectifs économiques. C’est pourtant nécessaire pour passer de l’efficacité à la frugalité, tirer le meilleur profit de ce dont on dispose.
Réglementation ou réalité ?

Marc Sabatier est le CEO de Julhiet Sterwen. Il souligne que simplifier la réglementation ne modifie pas la réalité. Il dénonce un hiatus fréquent entre la communication et ce qui se passe concrètement sur le terrain qui fait appel à des modèles scientifiques, s’appuie sur des processus, des matériaux. Les entreprises commencent à se rendre compte des coûts de l’inaction. Il trouverait logique que les entreprises d’une même branche s’engagent ensemble sur des travaux autour de leur matérialité. Car les entreprises de certaines branches ont beaucoup de choses en commun sur les impacts et les risques. Et toutes ne sont pas forcément concernées par les problèmes de concurrence.
La CSRD dans les participations de l’Etat

Guillemette Kreis est Directrice à l’Agence des participations de l Etat, une agence qui gère les investissements de l’Etat dans plus de 80 entreprises. Les derniers investissements concernent les câbles sous-marins mais aussi les satellites avec Eutelsat et l’informatique avec Atos. Lorsque l’Etat investit il y a toujours en parallèle des échanges entre la gouvernance et l’exécutif sur la prise en compte des concepts RSE. Toutes les entreprises suivies par l’APE sont se mises à la CSRD mais parfois de façon trop théorique. La crise autour du détroit d’Ormuz a révélé que certaines n’étaient pas aller assez loin sur leurs risques d’approvisionnement.
Shift or Rift ?

Bernard Leca est professeur à l’Essec Business School, un des partenaires de l’Impact Thank. Il rappelle qu’une récente enquête EDF met en évidence le recul de l’importance climatique dans les priorités de la population française. C’est le coût de la vie qui devient prioritaire. Pour l’Europe ce n’est pas facile de faire avancer de façon homogène la CSRD. C’est en 2024 que l’on se rend compte que les allemands ne sont pas prêts. La France est plutôt en avance car déjà habituée aux données extra-financières. Pour Bernard Leca, nous n’avons plus le temps d’hésiter entre le « Shift or Rift ». Un shift stratégique est nécessaire pour changer de business model. Car beaucoup d’entreprises ne pourront plus continuer à fonctionner demain si elles ne modifient pas en profondeur leur business model.
Il y a eu bien d’autres tables rondes au cours de cette journée, ainsi que plusieurs ateliers organisés en parallèle. C’est d’ailleurs un de mes regrets personnels sur l’organisation de cette journée : tous les thèmes sont intéressants et il est impossible d’assister à tous les ateliers. Vous aurez sans doute bientôt plus d’informations sur le site Impact Thank mais je tenais à partager rapidement avec vous ces quelques notes sur les premières tables rondes.
